Un dépôt pour la Résistance
Période d'activité : 1942-1943.
100 avenue Jean Jaurès

Cette fiche a été réalisée grâce au travail des élèves de la classe de 3e2 du collège Henri Wallon d'Ivry-sur-Seine dans le cadre d'un projet pédagogique mené par les Archives municipales d'Ivry (année scolaire 2020/2021). Elle s'appuie sur le fonds de la section spéciale auprès de la cour d'appel de Paris (fonds Z/4) conservé aux Archives nationales et sur les collections des Archives municipales d'Ivry.

Avertissement : en respect du code du patrimoine, les noms de famille de plusieurs personnes impliquées dans cette affaire ne peuvent être divulgués. Ces personnes sont désignées par leur prénom.

Un lieu de stockage pour la résistance communiste  

En 1942, une baraque en bois sise 100 avenue Jean Jaurès à Ivry est utilisée par la résistance communiste pour stocker d'importantes quantités de documents de propagande. Une machine à ronéotyper permet également la reproduction de tracts et de publications.

Depuis décembre 1942, en tant que responsable technique de la région P5* du Parti communiste clandestin, Émile est chargé de surveiller le bon fonctionnement du dépôt et d'assurer une bonne répartition du matériel de propagande dans son secteur. Coiffeur de profession, adhérent au Parti communiste français depuis 1930, Émile semble intégrer la résistance communiste en septembre 1942. Dès lors, il se réfugie dans l'illégalité et abandonne son domicile (à Rueil-Malmaison) et son travail. Il survit grâce à la rémunération que lui verse l'organisation clandestine.

François Landemaine et Yves Le Bail, tous deux Ivryens, font office de " cyclistes " pour la résistance communiste. En 1942, ils se rendent régulièrement au dépôt clandestin du 100 avenue Jean Jaurès pour déposer ou retirer des paquets de documents de propagande. Se déplaçant à vélo, ils livrent ces paquets à d'autres résistants chargés de les diffuser. Ponctuellement, il semble reproduire des documents grâce à la machine à ronéotyper du dépôt.

Le 28 janvier 1943, Émile a rendez-vous au dépôt avec Louis, récemment recruté comme " cycliste " par la résistance communiste. Émile lui présente les lieux et lui confie une clé. Louis endosse le même rôle que François Landemaine et Yves Le Bail.

*En 1942, ce secteur regroupe les communes actuelles de l'ouest du Val-de-Marne et de l'est des Hauts-de-Seine. Ce découpage géographique est spécifique à l'organisation du Parti communiste clandestin.     

La découverte du dépôt par les policiers d'Ivry   

Le 25 janvier 1943, après avoir reçu un " renseignement confidentiel ", le commissaire de police d'Ivry charge trois inspecteurs de son commissariat de mener une surveillance discrète du dépôt. Au bout de trois jours, ayant observé les allées et venues dans la baraque de deux cyclistes non identifiés, les policiers sont convaincus d'avoir découvert un lieu utilisé par la résistance.

Le 28 janvier 1943, Louis et Émile sont arrêtés devant le dépôt par les inspecteurs d'Ivry. Fouillés, ils sont trouvés en possession des clés du dépôt, de quelques documents de propagande communiste et de documents relatifs à l'organisation clandestine de la région P5 du Parti communiste. Ayant repéré les policiers durant leur surveillance, François Landemaine décide de ne plus revenir au dépôt et de quitter son domicile. Yves Le Bail prend également la fuite.

Les policiers d'Ivry saisissent l'ensemble des documents de propagande stockés dans le dépôt (plusieurs milliers d'exemplaires) ainsi que la machine à ronéotyper. Le 29 janvier 1943, Louis et Émile sont transférés à la brigade spéciale n°1 (BS1) des renseignements généraux de la préfecture de police de Paris. Cette brigade spécialisée dans la répression de la propagande communiste reprend l'affaire. Les deux suspects sont interrogés à plusieurs reprises. Émile finit par avouer une partie de son rôle dans la résistance communiste mais parvient à protéger l'identité de plusieurs contacts dans l'organisation clandestine. Des proches des deux suspects sont arrêtés, interrogés et accusés de complicité de propagande communiste.    

Une enquête longue et incomplète

Dès le 5 février 1943, la BS1 transmet le dossier au tribunal de première instance de la Seine. Les suspects sont inculpés d'infraction à la législation anticommuniste (notamment au décret-loi du 26 septembre 1939*).

Le juge d'instruction ordonne l'incarcération de tous les accusés et demande aux policiers de la BS1 d'approfondir l'enquête qui comporte encore de nombreuses zones d'ombre. S'appuyant notamment sur les témoignages de deux voisins du dépôt 100 avenue Jean Jaurès, ces nouvelles investigations permettent l'identification définitive de François Landemaine et d'Yves Le Bail comme les deux cyclistes repérés par les policiers d'Ivry. Certains accusés sont innocentés.

Finalement, le 11 juin 1943, le tribunal de première instance de la Seine juge Louis, Émile, Yves Le Bail, François Landemaine, Suzanne Bénard (compagne d'Émile) et Christiane (compagne de Louis) coupables d'activité ou de complicité d'activité de propagande communiste. Ils sont renvoyés devant la section spéciale auprès de la cour d'appel de Paris (tribunal d'exception créé par le régime de Vichy pour juger les infractions pénales à caractère communiste ou anarchiste). Le juge d'instruction émet des mandats d'arrêt contre Yves Le Bail et François Landemaine toujours en fuite. Le 28 juillet 1943, la section spéciale condamne Émile à trois ans d'emprisonnement et Louis à quinze mois d'emprisonnement.

*Décret-loi du 26 septembre 1939 portant dissolution des organisations communistes.

Des résistants insaisissables ?  

Yves Le Bail échappe aux recherches de la police durant toute l'Occupation. François Landemaine, quant à lui, est arrêté le 20 octobre 1943 et incarcéré à la prison de la Santé (Paris, 14e arrondissement). Le 17 février 1944, il est condamné par la section spéciale à quinze mois d'emprisonnement. Il retrouve la liberté à la Libération (été-automne 1944).

Les sources manquent pour connaître le sort d'Émile après sa condamnation. La seule certitude est qu'il survit à la guerre. Suzanne Bénard, sa compagne, est déportée au camp de concentration de Ravensbrück (Allemagne) où elle décède le 19 mars 1945.

Après sa condamnation par la section spéciale, Louis est incarcéré en prison puis interné dans plusieurs camps d'internement dont le dernier était situé à Tourlaville près de Cherbourg. Peu après le débarquement des Alliés en Normandie le 8 juin 1944, il réussit à s'évader du camp. D'après le témoignage de sa compagne (Christiane), il rejoint les troupes alliées et s'engage dans l'armée française qui participe aux combats de la Libération.

Le mot de l'archiviste

Le déroulement de l'enquête révèle les méthodes utilisées par les policiers du commissariat d'Ivry pour lutter contre la résistance communiste. Ils n'hésitent pas à s'appuyer sur les témoignages des voisins du dépôt afin d'obtenir des informations importantes pour l'identification de deux résistants. Une dénonciation est peut-être même à l'origine de l'enquête. Une fois le dépôt repéré, les policiers mettent en place une " surveillance " (du 25 au 28 janvier 1943) qui leur permet d'arrêter Louis et Émile ainsi que de mieux comprendre le rôle du dépôt dans l'organisation clandestine. Enfin, comme dans de nombreuses affaires, lorsque le commissaire d'Ivry estime que l'enquête est suffisamment avancée, il la transfère à la Direction des renseignements généraux de la préfecture de police.

 

Plan du dépôt 100 avenue Jean Jaurès dressé par les policiers du commissariat d'Ivry, janvier 1943. - Archives nationales (France), Z/4/86 dossier 565.
Exemplaire de tracts de propagande saisis par les inspecteurs d'Ivry dans le dépôt 100 avenue Jean Jaurès le 29 janvier 1943. - Archives nationales (France), Z/4/149 dossier 565.
Proposition de répartition du matériel de propagande de la région P5 rédigé par Émile. Ce document est saisi sur lui par les inspecteurs d'Ivry lors de son arrestation le 28 janvier 1943. - Archives nationales (France), Z/4/86 dossier 565.
Photographie d'Yves Le Bail (au centre) durant son service militaire, saisie chez lui par les inspecteurs de la brigade spéciale n°1 le 22 mars 1943. - Archives nationales (France), Z/4/86 dossier 565.
Extrait d'un tract de propagande communiste destiné aux soldats allemands, saisi par les inspecteurs d'Ivry dans le dépôt le 29 janvier 1943. - Archives nationales (France), Z/4/149 dossier 565.
Stencil (élément permettant la reproduction de documents) saisi dans le dépôt par les inspecteurs du commissariat d'Ivry le 29 janvier 1943. - Archives nationales (France), Z/4/149 dossier 565.
Thèmes
Quartiers
Mots-clés

Bibliographie

Sébastien Albertelli, Julien Blanc, Laurent Douzou (dir.), La lutte clandestine en France. Une histoire de la Résistance, 1940-1944, Éditions du Seuil, 2019. 

Emmanuel Bellanger, Ivry banlieue rouge, XXe siècle, Créaphis éditions, 2017.

Jean-Marc Berlière, Policiers des temps noirs, France 1939-1945, Perrin, 2018.

Olivier Wieviorka, Histoire de la Résistance (1940-1945), Perrin, 2013.

État des sources

-Archives nationales (France) 

Fonds d’archives de la section spéciale de la cour d’appel de Paris (fonds Z/4) : Z/4/86 dossier 565 et Z/4/149 dossier 565.

Sitographie

Mont-Valérien

Archives nationales (France)

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